LE PERE MAURICE BRIAULT (1874–1953)

Le Père Briault a été 14 ans missionnaire au Gabon : de septembre 1898 à 1912,  avec un congé d’un an en 1904-1905, où il s’initie aux études géographiques et aux enquêtes ethnologiques, sous la direction de Jean Bruhnes.Rentré en France pour raison de santé, il est nommé directeur des « Annales Apostoliques »  par Mgr Leroy, à partir du 1er janvier 1913. Les Annales Apostoliques garderont ce titre jusqu’en 1931. Elles deviennent alors les « Annales des Pères du Saint-Esprit ». Leur parution est interrompue de juin 1940 à janvier 1947. Elles reparaissent alors sous le nom d’ « Annales spiritaines ».

Dans le numéro de janvier 1947, le P. Briault écrit : «  A cette date, voilà 34 ans que le rédacteur est en charge. Il lui fallait un coadjuteur avec future succession . Cet homme difficile à trouver s’est enfin découvert dans la personne du Père J. S. Bouchaud ». Le nom du P. Briault continue de figurer (avec celui du P. Bouchaud) en tête des Annales jusqu’en février 1949, date à laquelle la rédaction de la revue se déplace de la rue Lhomond à la rue des Pyrénées.

Au cours de cette longue période à la direction de la revue missionnaire de la Province de France, le P. Briault effectue un séjour et un voyage en Afrique, pendant lesquels les parutions de la revue sont assurées par un intérim. Le séjour au Cameroun a duré de 1916 à 1919 et a été prolongé par un court passage au Sénégal. En 1933, le P. Briault fait un voyage de quelques mois en Guinée et en A.E.F. Signalons aussi son voyage aux Antilles en 1948.

En France et en Europe, le P. Briault fait de nombreux déplacements qu’on peut dater grâce aux carnets de dessins qu’il a laissés. Bretagne en 1915-1916, Allemagne occupée : 1919, Vichy :1919-1920, Normandie : 1921, Vichy : 1922, Normandie et Italie : 1925, Italie : 1930, Pyrénées : 1933, Alsace : 1934, Mont Saint-Michel et Bretagne : 1935, Dauphiné, Normandie et Hollande : 1936, Suisse : 1937, Alsace : 1938, Normandie et Bretagne : 1939-1940, Mortain : 1941, Bretagne : 1946.

 

Après ses quatorze ans en mission, le reste de la carrière du P. Briault , « c’est les Annales ». Lui-même y écrit de nombreux articles (qui formeront certains chapitres de ses livres) et il y donne la parole à des hommes de terrain, avec une préférence marquée pour ceux qui sont autant ethnologues que missionnaires.

P. Briault au Congo avec Mgr Guichard

En même temps, le P. Briault, au cours de ses fréquents voyages, a toujours le crayon à la main, accumulant les croquis (comme d’autres les photos) qui deviennent ensuite des gouaches ou des tableaux. Il a laissé plus de cinquante carnets remplis d’esquisses et de gouaches qui comportent en tout plus de 1500 sujets : paysages, monuments, personnages où il montre un très grand talent de peintre. Les numéros des Annales, certains de ses livres, sont illustrés de dessins où ce même talent s’exprime. Dans ses croquis, ses gouaches, ses tableaux et ses dessins, le P. Briault fait preuve d’une grande finesse d’observation, comme, d’ailleurs, dans ses écrits.

 

De 1928 à 1945, le P. Briault a fait paraître un grand nombre de livres, dont voici les principaux : Sous le zéro équatorial, Polythéisme et fétichisme, Dans la forêt du Gabon, L’architecture en pays de mission, Récits de la véranda, Sur les pistes de l’A.E. F.

Il faut bien dire que les écrits du P. Briault (articles et livres) sont diversement appréciés. A l’époque, les commentaires sont élogieux : Du journal « Mer et colonies » : « l’auteur missionnaire a peint de main de maître la région et les mœurs des populations auxquelles il a consacré sa vie. Composé de récits extrêmement vivants, cet ouvrage nous fait vivre en contact étroit avec les indigènes, par des descriptions exactes et non romancées. »

 

De la « Revue française » : « …des sujets en apparence, de peu de portée, mais traités avec une connaissance parfaite de la question et un tel savoir des questions limitrophes, qu’on y rencontre les plus vastes aperçus. Merveilleux livre de géographie, d’ethnographie, de psychologie conjointe. »

D’un critique : « Le P.Briault n’est pas l’homme d’une théorie. Il possède un sens de l’observation très raffiné et sa mémoire est prodigieuse. Ses réflexions ne sont pas celles d’un étranger ni d’un journaliste, mais d’un homme du pays. A côté de ces qualités, le P.Briault possède un talent d’écrivain très remarquable » .

Mais de graves reproches doivent tempérer ces éloges. La nature pessimiste et caustique du P.Briault, à laquelle s’ajoutent les tendances paternalistes et colonialistes du temps, l’entraînent parfois -trop souvent- à écrire des pages qu’un lecteur de notre temps peut trouver insoutenables. Dans le même sens, on peut ajouter que, dans ses carnets, certaines de ses caricatures sont «  féroces ».

On comprend qu’un gabonais ait pu (trente ans plus tard) annoter l’un de ses livres de cette critique : «  Seigneur, délivrez l’Afrique de missionnaires de cette espèce. Comment peut-on embrasser sincèrement l’Evangile de cet apôtre zélé, si d’avance, le nègre passe à ses yeux pour un être dit inférieur, dépourvu de raison et indigne de liberté ? Absit ! »

Faut-il pour autant oublier les pages où le P.Briault montre toutes ses qualités de fin observateur et où il manie les mots et les phrases avec l’aisance d’un bon écrivain ? Malgré tous ses défauts, on a pu dire à juste titre que, dans de nombreux textes du P. Briault, on trouve une des meilleures descriptions de ce que fut la vie missionnaire en Afrique équatoriale aux débuts de ce siècle. Il faut aussi reconnaître au P. Briault le mérite d’avoir rompu avec une certaine littérature missionnaire édifiante, au profit du « parler vrai », même si ce « vrai » manquait parfois chez lui d’un minimum d’objectivité.

« Avant que l’oubli n’engloutisse les sons, les mots et les couleurs »… C’est le titre d’un article de Madeleine Barbier-Decrozes paru dans un numéro récent de « M’Bolo », revue d’Air Gabon. Ce sont des fresques, peintes autrefois par le P.Briault dans l’ancienne cathédrale Sainte Marie, à Libreville, qui servent de point de départ à cet article ; « succession de personnages sanctifiés par la religion catholique, peints dans un univers obéissant aux critères « modern style » en cours à l’époque, en Europe, et plus particulièrement en France… Symbole d’une culture européenne figée dans le temps, cette longue succession de saintes et de saints, étrangement transplantée dans l’une des premières églises du golfe de Guinée, est l’œuvre d’un missionnaire aujourd’hui oublié. Mis à part quelques érudits passionnés par la vie des missions, qui connaît encore le Révérend P. Briault ? De la longue lignée de prêtres qui se succédèrent au Gabon, il fut pourtant celui qui écrivit, peignit et raconta le plus l’Afrique. Toute sa vie, il ne cessa d’écouter, de regarder et de saisir, par l’écrit ou le dessin, les instants fugitifs de son incroyable aventure ».

Et l’article continue : « les moins oubliés de ses écrits, qu’il s’agisse de « Sous le zéro équatorial », « Dans la forêt du Gabon », de « Récits de la véranda » ou de « Sur les pistes de l’A.E.F. » nous semblent aussi étranges en cette fin du 20e siècle que les fresques qu’il peignit sous l’équateur, vers les années 1910. On y sent l’homme avide de communiquer, qui sait être généreux, mais prenant le parti du général et donc sûr, à terme, d’avoir tort ».

Après une dizaine d’années passées au Gabon, il dirigea pendant de longues années, la revue de la congrégation : les « Annales Spiritaines ». Dans le même temps, il couvrit les murs des communautés spiritaines de France, de peintures inspirées de paysages africains, juste retour des choses. « Nul peut-être, n’a saisi et rendu comme lui la beauté de la nature équatoriale, la lumière de ses ciels orageux, les eaux noires des grands fleuves, les verts profonds de la grande forêt, les herbes roussies des savanes, la terre rouge où s’alignent les villages, les lointains bleus qu’a lavés la dernière tornade… »   écrivaient ses pairs lorsqu’en 1953, il mourait, après six années de retraite forcée. Lui qui avait découvert l’Afrique à la fin du siècle dernier, qui l’avait racontée aux jeunes pour les préparer, finit sa vie de côté, comme inutile. « Il n’avait pas su évoluer », explique-t-on.

Avec toutes ces contradictions, obstiné dans des idées dépassées, merveilleux conteur et peintre, le P. Maurice Briault ne mérite pas que « l’oubli engloutisse ses mots et ses couleurs ».